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http://www.chatelaine.qc.ca/sante/article.jsp?content=20040301_154734_5252

Accro
aux benzos
Par
Chantal Éthier,
Dur,
le sevrage
Et
pourtant, ces médicaments ne sont pas inoffensifs.
Consommés de façon régulière,
ils peuvent entraîner des troubles de l'équilibre,
des vertiges, des palpitations, des problèmes gastriques...
et paradoxalement provoquer de la dépression, de
l'anxiété et de l'insomnie ! Kim faisait
partie des patients fortement touchés par ces effets
secondaires.
Saviez-vous
que les benzodiazépines peuvent aussi provoquer
une dépendance physique en quatre à six
semaines ? Résultat : le jour où l'on cesse
leur utilisation, l'organisme réagit en produisant
des symptômes de sevrage semblables aux problèmes
qu'on voulait traiter au départ. L'insomnie, l'anxiété
ou la nervosité réapparaissent et sont même
plus aigus qu'avant le traitement. Du moins pour un temps.
Certains patients ressentent un cortège d'autres
malaises : cauchemars, crampes musculaires, troubles gastro-intestinaux...
la liste est longue, surtout si on cesse abruptement de
prendre ces médicaments.
Lorsque
Kim a découvert que l'Ativan était la source
de ses problèmes, elle n'était pas pour
autant au bout de ses peines. « Non seulement mon
organisme le tolérait mal mais, à cause
des doses importantes que les médecins m'avaient
prescrites, j'ai souffert ensuite du sevrage. Je me sentais
si mal que j'ai dû retourner vivre chez mes parents.
Quatre ans plus tard, je suis enfin redevenue la personne
que j'étais. »
Pour
mettre fin aux symptômes de sevrage, certains patients
sont tentés de reprendre leurs comprimés.
Or, cela ne fait que remettre le problème à
plus tard car plus on emploie ces médicaments sur
une longue période, plus les symptômes de
sevrage sont intenses et plus ils durent longtemps.
Une
des histoires les plus retentissantes de dépendance
aux benzodiazépines est celle de la Canadienne
Joan Gadsby, à qui on avait prescrit un cocktail
de Valium, de Dalmane et de Serax après la mort
de son fils de quatre ans. Pendant les 23 années
au cours desquelles elle a pris ces médicaments,
sa vie s'est déroulée dans un brouillard.
Pourtant, elle a continué son travail de gestionnaire
pour de grandes entreprises sans que ses employeurs se
doutent de rien. Un jour, à la suite d'une surdose,
une vraie, elle décide de tout arrêter. «
En prenant cette décision, je croyais que le pire
était derrière moi, raconte-t-elle dans
son livre Addiction by Prescription. Je me trompais. »
Incapable de manger et de dormir, aux prises avec des
accès de paranoïa, des hallucinations et des
idées suicidaires, elle revivait aussi de douloureux
souvenirs de la mort de son fils.
L'histoire
de Joan Gadsby est celle d'un cas extrême. Quand
elle a commencé à prendre des benzodiazépines,
il y a 30 ans, on en connaissait encore mal les méfaits.
Ils représentaient une solution de rechange aux
barbituriques, qui, en surdose, pouvaient causer la mort.
Prescription...
à vie !
Pourtant,
prendre du Valium ou de l'Ativan pour quelques jours n'est
pas la fin du monde. Cela peut même être utile
pendant un court laps de temps. Le problème, c'est
que ces médicaments sont encore prescrits à
long terme.
En
1982, Santé Canada recommandait de les prescrire
pour une période allant de deux à quatre
semaines seulement. Cela n'a pas empêché
Madelon, qui souffrait d'un grave problème d'anxiété,
de se les faire prescrire à vie, d'abord en Europe,
puis en Colombie-Britannique. « Mon psychiatre n'a
jamais pris le temps de discuter avec moi, confie-t-elle.
Il m'a donné ces comprimés en me disant
que je souffrais d'une grave névrose. Quand je
lui ai demandé des explications, il m'a répondu
qu'il était là pour me soigner et non pour
me donner un cours de psychiatrie ! »
En
1997, à la suite d'abus dénoncés
par la Régie de l'assurance maladie du Québec,
le Collège des médecins émettait
des directives concernant les ordonnances de benzodiazépines
pour une durée prolongée. Les médecins
peuvent les prescrire pour plus de trois mois pour soigner
un état de panique, des états psychotiques,
des troubles bipolaires... et de l'anxiété
généralisée. Ces balises sont-elles
suffisantes ? « Nous surveillons les médecins
de plus près et les doses prescrites sont beaucoup
moins importantes qu'auparavant », répond
le docteur André Jacques, directeur de l'amélioration
de l'exercice de la médecine.
Les
femmes plus vulnérables
On
sait aujourd'hui qu'après un délai de quatre
semaines l'effet des benzodiazépines diminue, alors
que les risques d'en devenir dépendant augmentent.
Et, selon la Food and Drug Administration (FDA), leur
efficacité n'a jamais été démontrée
au-delà de quatre mois d'utilisation. « Pourtant,
10 % de la population canadienne fait un usage prolongé
de ces médicaments ! » affirme Mohamed Ben
Amar, professeur de pharmacie à l'Université
de Montréal et auteur d'un livre sur les psychotropes.
Les
études démontrent que deux fois plus de
femmes que d'hommes prennent des benzodiazépines
et que, lorsque ces substances sont prescrites aux femmes,
elles le sont pour une période plus longue.
Et
si des médecins prescrivent les benzodiazépines
pour trop longtemps, il y a aussi des patients qui en
veulent toujours davantage ! La docteure Marie-Claude
Rioux, qui exerce la médecine familiale au CLSC
du Plateau-Mont-Royal, voit tous les jours des femmes
en quête d'« un petit quelque chose »
qui les fera dormir. « Auparavant, c'étaient
surtout des femmes âgées, dit-elle, mais,
depuis une dizaine d'années, non seulement plus
de gens réclament des somnifères, mais ils
sont aussi plus jeunes. »
Comme
l'efficacité des benzodiazépines diminue
après quatre semaines d'utilisation, il est tentant,
pour conserver le même effet, d'augmenter la dose.
Responsable
du volet thérapeutique à la Maison du Nouveau
Chemin, un centre de désintoxication, Raymonde
Latulipe sait comment s'installe le cycle insidieux de
la dépendance : « La première dépendance
est psychologique : mon Valium me permet de glisser rapidement
dans le sommeil. C'est merveilleux ! Comment ne serais-je
pas tentée d'en reprendre demain soir ? Puis, un
après-midi, je vis un stress intense. Je pourrais
peut-être prendre un comprimé pour me calmer...
Me voilà donc accro à la pilule de l'après-midi.
Puis, un bon jour, la pilule du soir n'agit plus. Alors,
j'en prends une et demie, puis deux... »
Ces
médicaments sont-ils vraiment efficaces ? Une vaste
étude, menée en 2000 par l'Association médicale
canadienne et l'Association pharmaceutique canadienne,
a de quoi laisser perplexe : les benzodiazépines
ne prolongeraient la durée du sommeil que d'une
heure en moyenne. Plus étonnant encore : leur effet
serait à peine plus important que celui d'un placebo
! « De plus, ils perturbent les cycles du sommeil
en diminuant les stades 3 et 4 du sommeil profond, celui
qui est le plus réparateur », ajoute la docteure
Louise Duguay, psychiatre spécialisée en
toxicomanie au CHUM. Ces médicaments sont utiles,
mais sur une très courte période seulement.
«
Et puis, ajoute la psychiatre, quelle est la cause de
votre insomnie ? Si c'est la dépression, vous seriez
mieux avec un antidépresseur. Et si c'est l'anxiété,
cette réponse est valable aussi. Auparavant, nous
traitions l'angoisse, les attaques de panique ou les phobies
avec des benzodiazépines comme le Xanax. Aujourd'hui,
nous préférons utiliser des antidépresseurs
– Paxil ou Prozac. »
Entre
1998 et 2003, le nombre d'ordonnances n'en a pas moins
grimpé de 17 % au Québec !
Diminuer
les doses
À
l'hôpital Saint-Luc, où travaille la docteure
Duguay, un centre pour toxicomanes accueille des femmes
qui ont développé une dépendance
aux médicaments. « La plupart du temps, elles
sont aussi dépendantes d'autres substances, comme
la cocaïne ou l'alcool. »
La
majorité des femmes accros aux benzos ne se retrouvent
pas dans un état aussi grave. « Lorsqu'une
de mes patientes veut renouveler son ordonnance ou augmenter
la dose, je sais qu'il y a un problème »,
dit la docteure Rioux. La plupart des femmes qui ont développé
une dépendance vont diminuer leurs doses sous la
supervision de leur médecin de famille, sur une
période qui peut aller de deux à huit semaines.
D'autres vont être dirigées vers un psychologue
ou un spécialiste en toxicomanie. Dans certains
cas, plus rares, elles feront un séjour dans un
hôpital ou un centre de désintoxication.
«
Certaines personnes n'arrivent jamais à décrocher
tout à fait, ajoute la docteure Rioux. Nous devons
leur donner la plus petite dose possible pour qu'elles
puissent vivre avec le minimum d'effets secondaires. »
Selon
Pierre Biron, spécialiste en pharmacovigilance,
la popularité des benzodiazépines tire à
sa fin, car elles seront de plus en plus remplacées
par les antidépresseurs. « Les brevets de
ces médicaments arrivent à échéance
et déjà les entreprises pharmaceutiques
ont cessé de les publiciser dans les revues médicales.
»
D'après
le pharmacien Mohamed Ben Amar, celles-ci travaillent
à des solutions de rechange avec moins d'effets
indésirables.
Servirons-nous
encore une fois de cobayes ?
Pas
juste les tranquillisants
Il
n'y a pas que les benzodiazépines qui créent
une dépendance. Josée l'a appris à
ses dépens. À la suite d'une opération
douloureuse, son médecin lui avait prescrit du
Percodan, un médicament à base de codéine.
« Un de mes trois adolescents me donnait à
cette époque du fil à retordre. Vols, policiers,
DPJ... Lorsque je prenais mes médicaments, non
seulement la douleur s'en allait, mais je ressentais aussi
une sorte de “buzz” ; j'oubliais mes problèmes
et je m'assoupissais... » Pendant des années,
elle a vécu dans une brume cotonneuse. «
Au bout d'un moment, mon médecin m'a dit que ça
suffisait, que je devais arrêter. J'ai tenté
de le faire à plusieurs reprises mais, au bout
de 10 jours, je commençais à ressentir des
tremblements, des nausées, de l'insomnie... des
symptômes de manque. Alors, j'ai commencé
à aller voir d'autres médecins, à
m'inventer des bobos... J'étais prête à
n'importe quoi pour avoir ces pilules. Je me disais que
je ne faisais rien de mal. »
Josée
est devenue dépendante à la codéine,
un dérivé de la morphine qu'on trouve dans
plusieurs analgésiques, tels le Percodan et les
Ampracet. « Un jour mon mari m'a prise sur le fait
et m'a mise au pied du mur. J'ai dû reconnaître
que j'avais besoin d'aide. Je suis allée en thérapie
à la Maison du Nouveau Chemin pendant quatre semaines.
Ça
a été très dur, mais ça a
changé ma vie. Mon mari m'a soutenue dans cette
épreuve. Depuis, nous sommes plus proches que jamais...»
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